En 2006, les Français ont consommé pour 980 millions d’euros de statines. Selon les enquêtes de la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam), 30% des prescriptions ne correspondent pas aux recommandations médicales. Un récent ouvrage de Michel de Lorgeril intitulé " Dites à votre médecin que le cholestérol est innocent, il vous soignera sans médicament " va beaucoup plus loin. Il conteste à la fois la responsabilité de l’hypercholestérolémie dans le déterminisme des accidents cardio-vasculaires (dont l’incidence n’est pas proportionnelle au taux de cholestérol) et la pertinence des recommandations classiques sur les indications des statines.

Ce livre a suscité un article du Monde intitulé " Le cholestérol ne bouche pas les artères " et, dans les jours qui ont suivi, des condamnations unanimes de la communauté cardiologique et de l’industrie pharmaceutique. Pourtant, l’auteur de cet ouvrage de 415 pages est un chercheur de renommée internationale qui a montré, en 1994, l’importance de la diète méditerranéenne dans la prévention des pathologies cardio-vasculaires. Son livre est solidement argumenté à l’aide d’une multitude d’articles et de travaux qui, ces dernières années, ont contesté l’usage de plus en plus répandu des hypolipémiants, à des doses également de plus en plus élevées.

Trois critiques sur le cholestérol
La première critique s’attaque à la théorie même du cholestérol. Cette théorie attribue au cholestérol un rôle déterminant dans le développement de l’athérosclérose, qui serait proportionnel au taux sanguin de cette molécule. Elle repose sur un trépied d’études (biologie expérimentale, essais cliniques, épidémiologie) qui, selon l’auteur, ne permet pas d’affirmer sérieusement l’universalité d’une causalité entre une donnée biologique et une réalité clinique. Valable peut-être pour les jeunes hommes anglo-saxons, cette hypothèse ne le serait pas obligatoirement pour d’autres populations, parmi lesquelles habitants du pourtour méditerranéen.

La deuxième remet en question le principe selon lequel plus le cholestérol est bas, mieux c’est. Ce concept très à la mode justifie la prescription de doses élevées de statines qui, en abaissant davantage le taux de cholestérol, seraient plus efficaces. Michel de Lorgeril analyse les essais publiés et réfute cette affirmation.

La troisième concerne la méthodologie et les interprétations des essais cliniques au sujet des hypolipémiants. Ces essais font l’objet à la fois :

  • d’une contestation fortement argumentée qui démontre, pour certains d’entre eux, l’absence de cohérence interne ;

  • d’un regret concernant l’absence d’études portant sur la population française.

Les indications des statines reposent en effet sur des essais qui ont été réalisés à la fin des années 1980. Ils concernaient des populations scandinaves ou anglo-saxonnes dont les modes de vie sont différents des populations méditerranéennes. Dans les pays nordiques, le risque absolu de pathologie cardio-vasculaire est beaucoup plus élevé qu’au sud.

L’auteur signale également l’évolution des thérapeutiques cardio-vasculaires : les résultats hier très favorables à l’utilisation des statines dans certaines populations seraient sans doute aujourd’hui différents en raison des améliorations diététiques et pharmacologiques.

Adopter une hygiène de vie équilibrée
L’auteur constate que les indications et les prescriptions des statines doivent être révisées. Il s’appuie sur ses travaux et sur les données les plus récentes de la littérature. Conseiller les médicaments à titre préventif chez des sujets en bonne santé, sans antécédents cardio-vasculaires, et à faible risque, serait une erreur en raison de :

  • leur inefficacité, qui est très contestée dans de nombreuses publications ;

  • un coût élevé ;

  • des risques hépatiques et musculaires. A ce titre, la myopathie sous la forme de fatigue, de crampes et de douleurs serait sans doute beaucoup plus fréquente que le disent les expérimentateurs et conduirait à aggraver les coronariens en les sédentarisant.

Chez les sujets âgés, la prescription d’une statine ne réduit pas la mortalité globale et augmente la mortalité cancéreuse.

Chez les coronariens asymptomatiques, la prescription de statines est discutable : la plupart des essais cliniques récents ne retrouvent pas une amélioration de la mortalité toutes causes confondues chez les sujets traités.

Chez les diabétiques et les hypertendus, l’auteur ne conseille pas davantage la prescription systématique de statines. Pourtant, elle est souvent recommandée à ces malades pour abaisser le taux des LDL (mauvais cholestérol).

L’auteur recommande à tous les sujets, quels que soient leurs risques cardio-vasculaires, d’adopter une bonne hygiène de vie : exercice physique, diète méditerranéenne, arrêt du tabac, consommation modérée d’alcool. Ces modes de vie, à moindre coût et sans risque, contribuent davantage que les statines à améliorer la santé et la qualité de vie. Michel de Lorgeril rappelle avec raison et en accord avec les publications les plus récentes qu’" il est certainement préférable d’être gros et actif plutôt que d’être mince et sédentaire ".

Au total
Seules les hypercholestérolémies familiales malignes justifient " par précaution " une thérapeutique systématique par les statines. Les critiques portées sur ce livre sont outrancières et malvenues. L’auteur argumente très sérieusement toutes ses assertions. Son scepticisme sur les actuelles recommandations et sur les conclusions hâtivement tirées de publications est justifié : parfois la méthodologie et, bien souvent, les interprétations issues de ces publications sont discutables. La lecture de ce livre est recommandée aux médecins, aux citoyens en bonne santé et aux malades. Les uns et les autres enrichiront leurs connaissances, développeront leur esprit critique. Les personnes malades ou non qui, par millions, consomment des statines, apprendront qu’un changement du style de vie est souvent plus utile que la consommation de ces médicaments qui, chez la plupart des patients abaissent le taux du cholestérol mais sans accroître toujours leur durée de vie.

Références :
Michel de Lorgeril, Thierry Souccar Editions Paris 2007, " Dites à votre médecin que le cholestérol est innocent il vous soignera sans médicament ".