Les médecins de ma génération qui dans les années 50 ont soigné des malades sans beaucoup de moyens, savent que les progrès de la santé et de l’espérance de vie enregistrés depuis doivent beaucoup à l’industrie pharmaceutique.

Durant un siècle de 1850 à 1950 ce sont les améliorations des conditions de vie qui avaient permis des gains comparables.

Depuis 70 ans ce sont les progrès pharmaceutiques et techniques qui ont maintenu ces progrès.

Les maladies restent principalement liées à des facteurs culturels, économiques, sociaux, environnementaux qui expliquent à la fois l’inégale répartition des atteintes à la santé dans la population et la croissance des inégalités de santé.



Si, dans les pays dont le revenu par habitant est élevé, en raison des vaccinations, des antibiotiques et de l’amélioration de l’hygiène, la prévalence des maladies infectieuses a considérablement diminué, celles des maladies chroniques a beaucoup augmenté.

Ces affections restent incurables mais leur durée est prolongée d’autant que certaines, par exemple celles en relation avec l’excès de poids, surviennent plus précocement dans le cours de la vie. Les occidentaux sont de plus en plus souvent et longtemps malades mais grâce aux médicaments et aux dispositifs médicaux vivent de plus en plus longtemps.

Les médicaments permettent à des millions de malades dans le mondes de vivre plus longtemps et plus confortablement mais parallèlement tuent chaque année en Europe 200 000 personnes et sans doute 25 000 en France.

''L’objectif de l’industrie pharmaceutique n’est pas de traiter les maladies pour permettre aux malades de vivre plus longtemps et dans de meilleures conditions mais le profit''.

Si des travaux de recherche fondamentale dans le domaine de la biologie révèlent une cible thérapeutique nouvelle un médicament sera conçu pour l’atteindre. Pour que l’entreprise gagne de l’argent il n’est pas nécessaire qu’il soit efficace et sans risque majeur, si ces deux caractéristiques sont réunies il permettra des gains financiers pour l’entreprise et prolongera des vies, si elles ne le sont pas il sera vendu comme si elles étaient présentes : l’entreprise gagnera de l’argent mais les malades ne se porteront pas mieux et parfois plus mal.



Pour qu’une entreprise accroisse ses bénéfices, le moyen le plus simple est d’augmenter les ventes en élargissant le marché pour faire d’un maximum d’humains des malades.

Diverses techniques peuvent être utilisées :

  • inventer des maladies ;
  • médicaliser les émotions, les malaises, et le mal-être des patients ;
  • abaisser les seuils biologiques qui définissent une maladie ;
  • élargir la définition des pathologies les plus courantes ;
  • multiplier les indications du médicament.


L’élargissement du marché d’un médicament passe aussi par le mensonge et la désinformation sur son efficacité , ses risques , ses indications.

Les industriels mettent en avant auprès des prescripteurs les résultats des essais cliniques toujours excellents parce qu’ils ont sélectionné avec soin les malades objets de ces essais, qu’ils ont caché les expérimentations décevantes, dissimulés les résultats négatifs jamais portés à la connaissance des médecins et du public contrairement aux résultats positifs qui sont publiés sous forme d’articles, écrits parfois par les employés de la firme pharmaceutique et signés par les médecins les plus réputés donc les plus écoutés et les plus vendeurs.

Les industriels depuis quelques décennies ont compris que l’hypocrisie sociale était une arme puissante pour le développement de leur entreprise. Ils apparaissent comme des bienfaiteurs et des sauveurs.



Leur image malgré de nombreux ouvrages critiquant leurs produits ou leur cupidité reste pour le grand public excellente, la raison principale est sans doute la complicité de leurs interlocuteurs : des médecins, des pharmaciens, des fonctionnaires et des responsables politiques qu’ils essaient avec plus ou moins de bonheur de corrompre

Les industriels participent en finançant des programmes de formation à l’enseignement initial des étudiants des sciences médicales dont la formation continue, lorsqu’ils seront devenus des professionnels des soins, sera pour sa plus grande part organisée et prise en charge par les laboratoires pharmaceutiques.



Les cadres des agences de régulation, les plus compétents, savent que leur mansuétude dans l’examen des dossiers d’évaluation des médicaments leur permettra assez rapidement d’obtenir un poste envié dans l’organigramme de direction d’un laboratoire où le salaire est attractif.



Les industriels créent des liens solides avec les experts médicaux, les décideurs politiques, les conseillers des ministres, parfois même un de leurs anciens collaborateurs devient secrétaire d’État à la santé.



Le fonctionnement des agences de l’État, des revues médicales (à l’exception en France de la Revue Prescrire), des associations des professionnels des soins, des associations de malades est liée à la publicité des firmes et à leurs subventions.



Le double visage de cette industrie est soigneusement caché car sa face déformée par l’appât du gain, est ignorée du public mais aussi souvent des professionnels des soins abusés par les discours de nombreux universitaires trop souvent davantage au service des intérêts de l’industrie qu’à celui de la population.



Malheureusement ce constat ne conduira probablement pas à d’importantes modifications de la réglementation et de la régulation des médicaments et encore moins des pratiques professionnelles, pour deux raisons :

  • la puissance économique et politique de cette industrie, aujourd’hui l’une des premières dans le monde avec un chiffre d’affaire qui approche 1000 milliards de dollars, est considérable ;
  • sa production est indispensable à la survie de millions de malades dans le monde.


Plusieurs ouvrages ont été récemment publiés en France sur les travers de l’industrie pharmaceutique le plus connu est une analyse critique des médicaments (P Even B Debray Guide des 4000 médicaments Le cherche midi Paris 2012 ; les autres concernent le fonctionnement de cette industrie (Borch- Jacobsen « Une industrie toute puissante qui joue avec notre santé » Les Arènes Paris 2013. M Angell « La vérité sur les compagnies pharmaceutiques » Editions le mieux être Paris 2005. Virapen J « Médicaments. Effets secondaires. La mort » Le cherche midi Paris 2014. Ces deux derniers livres ont été traduits par P Even). Un excellent article de la Revue Prescrire intitulé « Pharmacorruption » fournit une bibliographie récente. Février 2014 ; 34 (364) :131.